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VOGUE - Paris, Déc/Janv. 2000

La vérité dans le miroir

Il vient de New York et promet de montrer notre vrai visage.

En voici le mode d'emploi.

D'après ses deux concepteurs, l'objectif final de ce miroir, où l'on se voit comme les autres vous voient, est de mieux se connaître, de mieux s'aimer, donc de mieux réussir sa vie. Comment? En prenant conscience de l'image que l'on présente aux autres, en la voyant en direct, sans inversion ni reflet, on peut corriger certains défauts, améliorer sa façon de se tenir, son maquillage, sa coiffure (selon eux, l'emplacement de la raie joue un rôle capital dans la perception sociale : si elle est à gauche, on vous fera plus confiance en tant que femme d'affaires, si elle est à droite, on aura plus tendance à vous refiler un rendez-vous amoureux). Mais, avant tout, il faut avoir le courage de se regarder dans cet étrange miroir pendant au moins un mois pour en retirer tout le bénéfice. Surtout si (comme 80% des gens) on a un visage asymétrique au niveau du nez, de la bouche. Ou bien encore un signe particulier, un grain de beauté comme Cindy Crawford, ou un cicatrice. Toutes ces petites anomalies apparaissent comme décuplées dans ce miroir non inversé jusqu'à ce qu'on s'habitue à sa nouvelle image, "et qu'on en vienne même à la préférer", affirment John Walter et sa sœur Catherine qui testent depuis cinq ans leur "True Mirror".

Pour se procurer ce miroir, téléphoner à New York au 00.1.212.614.66.36.

Miroir, mon beau miroir

Narcisse aurait-il été séduit par son image s'il avait disposé du "True Mirror", seul miroir à refléter le réel tel qu'il est? Une expérience qui a conduit l'écrivain Linda Lê à confier, pour Vogue, le fruit inédit de sa…réflexion.

Quand elle était enfant, sa mère avait coutume de lui tendre un miroir en disant, "Regarde, regarde la grenouille!" Elle regardait et voyait une tête maladive qui pendait au bout d'un long cou. La peau, mate, rugueuse, parsemée de cicatrices laissées par la petite vérole, rappelait l'aspect du papier mâché. La bouche, large, avec des dents irrégulières, était celle d'un animal glouton. Le nez, petit et plat, aux narines dilatées, semblait plus fait pour fouir le sol que pour humer la violette. Les cheveux fins, tirés en arrière, dégageaient un front où saillaient deux bosses, racines de cornes qui n'avaient pas percé. Le plus pitoyable, c'étaient les yeux, cachés derrière d'épaisses loupes qui leur donnaient une expression ahurie. Sa mere avait raison. Une grenouille, voilà à quoi elle ressemblait.

La grenouille était grosse de vanité. Elle aimait se regarder dans la glace. Sa laideur la fascinait. Souvent, en guise de jeu, elle se mettait devant le miroir et faisait toutes sortes de grimaces, tirait la langue, tordait sa bouche, mimait les cris des femmes en plein enfantement, gonflait ses joues et imitait le grognement de la truie. Elle voulait se rendre monstrueuse, s'approcher de la bête, se dépouiller de toute joliesse enfantine. Elle se tenait accroupie comme les singes et se grattait sous l'aisselle. Elle marchait à quatre pattes dans le jardin et creusait la terre de ses doigts en poussant des jappements aigus. Elle avait du plaisir à penser qu'elle répugnait à sa mère. La belle dame avait accouché d'un avorton et c'était en vain qu'elle cherchait son reflet dans cette bobine de têtard, cette farce de la nature.

A l'école, elle apprit la légende de Narcisse. Comme lui, elle alla en quête d'une source, s'y mira et prodigua des baisers à son image. Comme lui, elle s'écria, "Oh! si je pouvais me dissocier de mon propre corps!" Elle aurait possédé ce visage ingrat, étreint cette silhouette malingre. Il n'y aurait plus qu'elle et l'informe jumelle. Elles jouiraient de leur ressemblance. Elles feraient de leur laideur commune une bulle qui les protégerait du monde et des éclats de beauté qui les blessaient.

En grandissant, elle sut que les autres existaient. Leur regard se détournait d'elle ou s'attardait sans bienveillance. Elle comprit qu'il y avait des reines et des grenouilles et qu'elle faisait partie de ces dernières. La grenouille, dit-on, est flagorneuse, opportuniste, pleine de fatuité. Elle s'appliqua à correspondre au portrait. Elle désirait se faire haïr, car la haine des autres augementait l'excitation qu'elle éprouvait à se voir dans le miroir, si seule, si peu aimable, figée dans un rictus de mépris pour ce monde qui la dédaignait.

A vignt ans, elle s'exila. Il y a de la noblesse à savoir vivre et mourir loin de chez soi. L'étrangère, croyait-elle, est une entité énigmatique, en être imaginaire, un rêve qui échappe aux catégories du beau et du laid. Dans ce pays inconnu où elle était arrivée avec les illusions d'une grenouille qui voulait se muer en princesse, les miroirs parlaient une autre langue. Ils donnaient à entendre qu'elle était une fleur exotique. Son origine lointaine l'enveloppait dans ce je ne sais quoi de fier et d'intouchable. Quand elle marchait dans les rues, elle guettait dans les yeux des passants cette lueur d'indulgence qui faisait d'elle non une grenouille mais une créature à part, auréolée de la couronne de l'étrangère. Elle se plaisait à imaginer que son image réveillait chez les natifs la nostalgie d'étranges contrées, qu'il les questionnait et les laissait intranquilles, subjugués par le mystère de l'absolument autre. Jusqu'au jour où elle surprit, dans un regard qui l'écorcha vive, la haine et le mépris qu'inspirait son origine. Elle baissa la tête et détala comme un insecte menacé d'asphyxie. Dès lors, les miroirs changèrent de langage. Ils se mirent à lui souffler des mots d'insulte, "paria, chienne, rate". La fleur exotique était piétinée. L'étrangère échaudée n'était plus qu'une "métèque", autant dire un singe parvenu.

Le métèque, quand il se regarde dans la glace, ne voit qu'un moi falsifié, une identité niée, des manières d'enfant naturel en quête de légitimité. En lui se disputent la haine des natifs dont il n'est que la contrefaçon et la courtisanerie du bâtard qui s'immisce dans une famille et rêve à une autre ascendance. Le métèque est un homme de trop. Il n'existe que par la dénégation de soi et l'hypertrophie de l'instinct d'imitation. Il tient de la caricature. Il n'est que grimaces. Séducteur comme un enfant avide d'être aimé, il se révèle ombrageux, défiant comme un porc-épic quand on l'approche. Dans son commerce avec les natifs, il est l'éternel candidat au brevet d'appartenance, le lui déliver-t-on, il se replie sur lui-même, se lamente sur sa différence que pourtant il brandit en étendard.

Le métèque est idolâtre. Il voue un culte contradictoire à soi-même. Le miroir, qu'il ne se lasse pas d'interroger, flatte le simulacre du Dr Jekyll, expert dans l'art de blanchir ses zones d'ombre et d'entrer dans les bonnes grâces de ses semblables. Mais, c'est pour mieux faire apparaître son véritable moi, le Mr Hyde torturé, le frère ennemi, le double originel qui se sait indésirable et médite une vengeance contre l'humanité coupable de le condamner à une existence clandestine. Car chez lui triomphe l'être primitif, la créature archaïque qui se défend du verbiage policé. Ses balbutiements convoquent ce qu'il y a en nous d'extrême, d'amour désespéré de soi, ce soi en habit d'arlequin, tissé d'antagonismes, et de haine éperdue pour le réprouvé auquel la mémoire de ses origines refuse l'adoubement, la reconnaissance et l'ancrage.

Ses racines sont à fleur d'eau, le sol natal lui a manqué pour recouvrer ses forces, il n'a jamais trouvé un point d'appui pour grandir. Son immaturité affichée n'a d'égale que sa décrépitude intime. Il abrite un démon qui le doue d'une jeunesse éternelle, celle du voyageur sans famille, sans patrie, délesté de tous les bagages qui courbent les épaules du natif. Mais ce même démon sape ses certitudes, ricane de son état de parasite et met au jour la maladie qui le ronge : la souffrance de n'etre ni d'ici ni d'ailleurs, le sentiment d'avoir usurpé sa place.

L'image que lui renvoient les miroirs est celle d'un imposteur. Plus il s'étudie, plus éclate à ses yeux la mystification. D'où vient-il? De quel droit est-il ici? Est-il l'enfant de cette terre dont il se croit adopté? Ou n'est-il qu'une bouture jetée là, une greffe qui n'a pas pris?

Depuis que l'étrangère avait eu la révélation de son être-métèque, elle avait cessé de demander au miroir une gratification, de quêter dans le regard d'autrui une connivence. Comme Médée, elle se dit : "Dans un si grand revers, que me reste-t-il? Moi, dis-je, moi et c'est assez." Ce moi sagace, qui pénétrait ses paradoxes, les raisons de sa honte déguisée en orgueil, de son inimitié pour elle-même qui se traduisait par une solitude hautaine, ce moi, acculé à l'aveu ou au dédit, la poussa à écrire, à substituer au miroir la page blanche.

Les mots devaient être sa patrie, l'écriture tenir lieu de racines. La grenouille, la métèque, tout ce qui en elle était en procès avec soi et avec le monde, trouvait l'apaisement dans la grammaire. Elle corseta ses rages, conjugua ses dégoûts, inventa une syntaxe à ses désarrois. Dans la chambre où elle aiguisait ses pensées, polissait ses phrases, les miroirs s'étaient tus. Ils ne raillaient plus la grenouille, n'insultaient plus la métèque. Quand elle se regardait dans la glace, elle ne voyait plus son reflet, comme si la feuille blanche, en se remplissant, avait bu son image. Le Narcisse souffrant était mort, changé en une fleur où s'épanouissait la littérature. Elle était devenue étrangère à elle-même, avait cessé d'implorer le verdict du miroir sur son illusoire appartenance à l'humanité, car les mots lui avaient appris la vérité de son exil. Elle ne quémandait plus l'approbation dans le regard d'autrui, les mots lui avaient apporté la certitude de sa singularité en la réconciliant avec sa part d'ombre, prête a pactiser avec le diable pour une miette de reconnaissance. Désormais, elle était la dissidente qui avait trouvé refuge en la littérature, le monstre dédoublé qui ourdissait la trame de la beauté. Dr Jekyll et Mr Hyde continuaient d'habiter en son sein, mais leur compagnonnage enfantait des phrases qui chacune tendait au jour où elle pourrait crier à la face du monde, "Je suis bell, ô mortel, comme un rêve de pierre."

Illustrations Tristan Galdos del Carpio d'après une photo de Kate Barry.